Adichats


Numéro 125
Novembre 2004

8,00

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Il n’est pas possible d’ouvrir cette revue sans revenir sur le dernier mot prononcé par Alain Juppé lors de son discours d’adieux à la mairie de Bordeaux, le 2 décembre 2004.

Alain Juppé, maire de Bordeaux, président de la communauté urbaine, député de la Gironde, président de l’UMP, ancien Premier ministre, suite à une condamnation « pour emplois fictifs au RPR » a du abandonner tous ses mandats électifs. Apparemment, le poste qu’il a quitté avec le plus de regrets est celui de premier magistrat de la ville de Bordeaux. En concluant son discours par le mot « adichats » (ou adishats en occitan), il a rendu hommage à nos racines occitanes. L’émotion était présente autant sur le visage du « condamné » que dans la salle puisque, même, par ses applaudissements, l’opposition lui a rendu hommage.

Que s’est-il passé à Paris ??? Ce n’est point notre propos. Tous les partis politiques pour financer leur campagne électorale ont quêté sur la voie publique ou utilisé des méthodes parfois peu recommandables. Tous les partis politiques, la victoire venue ont récompensé leurs copains en les plaçant à des postes de responsabilité ou en leur offrant une planque, en terme commun : un emploi fictif. En raison de ces débordements, de nouvelles lois tentent de limiter les abus et au besoin de punir. Des procès ont eu lieu. Certains ont été blanchis, d’autres sévèrement sanctionnés. En fonction de quoi ? De trafic d’influences, de la faconde ou de la somnolence de l’avocat, de la bonne ou de la mauvaise humeur du Président de la Cour ?

Car, comment expliquer qu’à Nanterre, le citoyen Alain Juppé « avait trompé la confiance du peuple souverain » alors qu’à Versailles il n’en était plus question ? Avec une telle accusation en 1793, les Juppétistes seraient tous passés à la guillotine (arrestation et exécution des 31 députés Girondins le 2 juin 1793). De nos jours, la condamnation pour inéligibilité pourrait s’assimiler à une guillotine sèche. Mais encore une fois, comment expliquer qu’à Nanterre le citoyen Juppé prenne 10 ans d’inéligibilité et une année seulement à Versailles ? Chacun selon sa position sociale ou son idéologie y va de son explication.

En fait, il n’existe aucune logique, puisque dans notre République, qui vole un œuf peut aller en prison, alors que celui qui vole un bœuf peut être amnistié et même indemnisé. La justice c’est comme la poésie : parfois classique avec des règles strictes, parfois libre avec toutes les fantaisies possibles.

Le plus grave c’est que la condamnation ou l’absolution d’un responsable politique, la mise en place de nouveaux règlements, n’ont pas changé le cours des choses. Les emplois fictifs, ils existent toujours, à droite comme à gauche, sauf que les dénominations sont nouvelles, ils se cachent (pas toujours mais souvent) sous les dénominations de chargés de mission, responsables d’agences, détachés de ceci, détachés de cela… seul règle valable : ne pas se faire prendre.

Bordeaux est une ville gasconne, une ville rebelle, elle n’a jamais accepté la tutelle parisienne allant jusqu’à se soumettre à l’Anglais ou sollicitant les services de l’Espagnol pour échapper au pouvoir des Francs. Bordeaux est frondeuse mais non guerrière, et ses 3 M (Montaigne, Montesquieu, Mauriac) sont les symboles de la tolérance. Bordeaux est généreuse allant jusqu’à accueillir en son sein les dignitaires de la République lorsque la Patrie est en danger et que Paris est envahi. Le gouvernement français s’est réfugié à Bordeaux en 1871, 1914 et 1940. De Gaulle comme La Fayette ont embarqué à Bordeaux pour aller conquérir la liberté. De nombreuses rues portent en mémoire le nom des Résistants.

Ce bref historique pour dire que dans notre cité gasconne, on n’aime guère les parachutés lors des élections municipales ou autres. Après le règne de près d’un demi-siècle de Chaban-Delmas (surnommé le Duc d’Aquitaine) la ville s’était endormie sous le béton des promoteurs, sous les crasses de la pollution des voitures. La façade des quais défigurée par d’horribles bâtiments, le centre ville transformé en bunker, les boulevards livrés aux bulldozers. La honte ! À part le pont d’Aquitaine, le monstueux tas de ferraille du bateau de guerre « Le Colbert » et le trou des Girondins (il s’agit-là du financement de l’équipe de foot), il n’existait guère d’intérêt pour la capitale de l’Aquitaine. Toulouse se modernisait, Nantes s’embellissait, et Bordeaux s’enlisait…

Puis vint le successeur ! Pas le dauphin du Duc d’Aquitaine, non, un Parisien ayant une souche landaise, un « Présidentiable droit dans ses bottes ». Désigné et nommé pour remplacer Chaban, Alain Juppé ne fut pas accueilli avec des fleurs. Aussi bien dans la classe bourgeoise que dans le bon peuple, les réticences furent nombreuses. Bordeaux c’est Bordeaux, comme on dit aux Capucins : « On nous ne l’a fait pas… »

Dix ans sont passés, et là, même si on vous crevait les yeux vous ne pourriez que le voir, Bordeaux a changé. Preuves.

Le centre historique, vidé des voitures pollueuses, a été réhabilité avec réfection des places et extension des voies piétonnes. On peut se promener dans Bordeaux sans risquer de se faire écraser, suivre les itinéraires des pèlerins de Saint-Jacques-de-Compostelle en regardant les mascarons, « ces visages de pierre » qui semblent vous sourire.

Les berges de Garonne débarrassées des verrues des constructions navales en ruine, les hangars refaits et repeints aux teintes du soleil couchant, les rives aménagées pour piétons, cyclistes, amateurs de jogging, de rollers ou autres sportifs d’un jour. Le fleuve redonné à la ville et à ses habitants.

Les éclairages des monuments à partir du sol, le plan lumière et les décorations de Noël, que de merveilles ! Et l’enfilade des immeubles 18e siècle le long de la rive gauche, mise en valeur par un ravalement obligatoire, que du plaisir !

Enfin, cerise sur le gâteau, le tram. Certes, il fut long à démarrer, mais quelle joie d’aller travailler comme de se promener avec un tel moyen de transport à la fois spacieux, silencieux et climatisé. Bordeaux a changé, Bordeaux est redevenue capitale. Bordeaux, une des plus belles villes d’Europe, et ceci en moins de dix ans, mais oui !

Mais qui a fait tout çà ???

Dire que c’est Alain Juppé tout seul, cela ferait ricaner à la base, dire que c’est son équipe cela s’approche de la réalité. Disons que c’est la volonté du maire qui a été appliquée et ceci pour le plus grand bien de Bordeaux. Certes, il y a eu des erreurs. Trop de parkings en ville, pas assez à l’entrée de l’agglomération. Oubli de certains quartiers « pauvres » comme celui de la gare où nous résidons. Pas de liaison tram entre la gare, les Capucins, la Victoire, le Jardin Public, un des axes des plus fréquentés donc des plus pollués.

Et pourquoi ne pas rêver, les poètes c’est fait pour ça, non ?

 

Supposons que le Président du « Tribunal de l’Histoire » soit un poète et que subitement devant les micros ouverts il déclare :

– considérant que le citoyen Juppé a parfaitement et en peu de temps complètement transformé la ville dont il avait la charge,

– considérant qu’il n’a pas fait d’enrichissement personnel,

– considérant que le peuple souverain lui en est reconnaissant,

mais, étant prouvé qu’il a obéi à des gens peu fréquentables à Paris, c’est-à-dire hors de sa bonne ville, je le condamne à un an de travaux d’utilité publique qui consisteront à terminer l’œuvre entreprise dans la cité dont il a la charge, à savoir :

– remettre en place les fontaines et planter des arbres sur toutes les places publiques (car si les oiseaux chantent désormais au cœur de la cité, ils n’ont presque pas d’eau pour boire et bien peu d’arbres pour se percher).

– terminer l’aménagement des quartiers en sauvegardant les échoppes.

– arborer les quais de Garonne et multiplier les pistes cyclables avec protection contre la délinquance des chauffards.

– aménager les grands boulevards actuellement livrés à la prostitution ou aux promo-teurs de malbouffe.

– créer un grand auditorium digne d’une grande ville.

– développer le parc floral et le jardin botanique.

– activer le grand contournement de Bordeaux par la route ou par le rail pour éloigner les camions en transit.

– enfin terminer les grands travaux en cours.

À la fin de l’année écoulée le peuple bordelais souverain se prononcera par référendum, en cas de vote positif toute peine sera effacée.

On peut toujours rêver, comme rêvent les poètes, comme rêvent les Gascons à travers leurs gasconnades… Et pourtant, à voir le nombre de promeneurs, et tous les jours de semaine, sur les bords de Garonne, parfois le rêve devient réalité… pour peu que quelques bonnes volontés s’en donnent la peine.

Revenons sur le mot « adichats » qui ponctua le discours d’Alain Juppé. Déjà, contrai-rement à ce que déclarèrent toutes les télés parisiennes et en particulier l’envoyé de la chaîne publique nationale le mot « adichats » (prononcez toutes les lettres aditchattsse) ce n’est pas du patois landais (ni du pâté ni du pastis) mais un mot de la langue d’Oc, c’est-à-dire de la langue occitane, de la langue des troubadours parlée dans tout le sud de la France, du Limousin à la Provence et même en Italie dans le Val d’Aran. C’est une langue officielle reconnue par les instances de l’Europe et dont Frédéric Mistral fut prix Nobel de littérature en 1904. C’est la langue maternelle de nos parents, grands-parents… Parler de patois landais, c’est un peu se faire traiter de bouseux par des parvenus du monde des affaires. Les goujats !

Autre caractéristique, ce mot « adichats » est un terme de politesse, de révérence, un peu comme le « vous » en français. À un ami intime on dit « adiou », à un personnage que l’on vénère « adichats ». Enfin dernière subtilité, dans sa traduction française le mot occitan veut dire aussi bien  « adieu » que « au revoir ».

Cette subtilité laisse entrevoir qu’en prononçant le mot « adichats », Alain Juppé pouvait dire aux Bordelaises et Bordelais, aussi bien « désormais je vais passer le reste de mon temps à lire et à écrire » ou « dans un an je reviendrai pour continuer à embellir votre ville ».

Dans les deux cas, Monsieur Juppé, nous vous disons à notre tour « adichats ».

 

André Desforges