L’humanitaire et l’humanité

de Jacques Danois

Numéro 144
Décembre 2007

8,00

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Combien d’hommes et de femmes ayant passé une partie importante de leurs vies dans « l’humanitaire » ont-ils fait le rêve que voici, apparemment impossible à réaliser : rassembler toutes les organisations non gouvernementales, dites ONG, les agences internationales d’aide au développement, les oeuvres charitables de toutes couleurs politiques religieuses ou laïques et leur poser la simple question suivante :

Parmi nous tous qui fait quoi ? où ? quand ? comment ?

Sans doute les réponses apportées à ce questionnement permettraient, dès le départ de toutes actions, dites humanitaires, de trier et par là de sélectionner les programmes et surtout d’éviter les multiplications inutiles et coûteuses de nombreux projets similaires, dé regrouper les budgets, de ne pas dépenser les mêmes sommes à plusieurs reprises et à supprimer des frais de voyages et d’achats inutiles. De faire en sorte que les actions ne se mélangent pas, n’entrent pas en concurrence et que ce que l’on nomme la guerre des agences ne paralyse pas le travail véritable de l’aide humanitaire sur le terrain, qu’elle soit entreprise au-delà des mers ou au coin de la rue.

D’abord regarder la réalité en face

Il faut regarder les choses en face ; jamais une telle réunion ne serait possible et peu de patrons d’associations, fondations et autres groupements bénévoles n’accepteraient ce qu’ils prendraient immédiatement pour un contrôle de leur travail.

Depuis la naissance et le développement des agences humanitaires, les choses se sont installées, institutionnalisées solidement dans l’habitude, la routine et la volonté de durer. Elles se sont cimentées dans la certitude de la possession d’une vérité unique née du néocolonialisme moral qui voudrait que le récipiendaire d’une aide n’ait qu’un seul mot à dire : merci.

Une approche simpliste qui veut ignorer les expériences, les coutumes et traditions, la culture profonde des sociétés vivant dans des civilisations différentes de celles prévalant en Occident sous le signe de l’argent, considéré comme une panacée. Ce qui fonctionne bien ici doit être bon là-bas. Aucune écoute, aucune consultation en d’autres mots, pas de conseils à recevoir de ceux qui vivent les problèmes de sous-développement, de pauvreté, de santé. Seuls ceux qui donnent, seuls les experts de l’Occident savent et décident.

Ne pas tomber dans le panneau du « m’as tu vu » ?

Nombreuses sont les organisations humanitaires qui succombent au spectaculaire. Ce désir de paraître commence par l’impudeur du misérabilisme pour se perdre dans la publicité irrespectueuse de la situation vécue par ceux qui souffrent. Les boîtes aux lettres des habitants des pays riches se remplissent régulièrement de littérature illustrant la mendicité par des photos de personnes, bébés, jeunes et adultes détruites par la faim et la maladie, s’ajoutent à cela des fausses lettres de malades implorant les donateurs de les sauver d’une mort annoncée.

L’indécente publicité commerciale

Où est le respect dû à l’être humain, en quoi cette indécente publicité, ce commerce de l’image volée à la misère peut-elle secourir ceux que l’on expose ainsi aux yeux des donateurs potentiels soudainement mis dans la situation de coupable, d’accusé ?

Quel peut être le prix payé par les associations quémandeuses pour mettre sur pied de telles gigantesques opérations de mailing ? Ne peut-on convaincre, informer le public d’une manière qui laisserait aux bénéficiaires des aides, une dignité légitime ? Il existe de la noblesse dans le malheur et la pauvreté, pourquoi ne pas la mettre en exergue plutôt que de rabaisser par de la publicité ceux qui ont besoin d’une aide fraternelle ?

Charité, tourisme et tour du monde !

La liste des échecs, les milliers de projets pilotes qui restent pilotes à tout jamais depuis des décennies en coûtant des millions de dollars pour ne finalement jamais se développer, l’envoi de centaines de bénévoles uniquement intéressés par les tours du mondes de la charité. Les achats de matériel, 4/4 et autres véhicules inadaptés au travail lui-même qui souvent doit se faire à vélo ou à pied dans la brousse.

Voitures consommant des litres de gazoline polluante et ne servant qu’à promener le personnel expatrié… les séminaires, les conférences, les visites de personnalités, de stars, de people sur Ie terrain afin de glorifier ceux qui dans leurs bureaux climatisés encaissent la gloire avec le résultat de leurs collectes de fonds. Des sommes qui souvent sont immédiatement réinvesties dans de nouvelles opérations médiatiques ne menant pas aux buts à atteindre !

Mais toutes ces négligences, ces erreurs nées d’un curieux attachement au rôle colonialiste de l’Occident, paraissent peu de chose et seraient dans certains cas sinon excusables tout au moins explicables par la faiblesse de la nature humaine, si on ne devait pas y ajouter des déviations coupables pour ne pas dire criminelles dans certains cas.

Militaire ne rime pas forcément avec humanitaire

L’introduction de la politique et surtout de la géopolitique dans les manoeuvres qui poussent bien des puissances à maintenir leur présence dans le Tiers-Monde est plus dangereuse encore que le manque de culture et les approches naïves de tant de mouvements dits humanitaires autour du globe terrestre. Les exemples dramatiques ne manquent pas, que ce soit sur la terre africaine ou les mers du sud asiatique.

Combien de conflits, de massacres et de magouilles certains disent de génocides, se sont déroulés sous le manteau protecteur de certaines opérations militaro-humanitaires ? Les jeux de la corruption les yeux fermés sur les détournements de l’aide effectués par les anciens « premier de classe » de l’époque coloniale devenus partenaires, pour déséquilibrer les classes sociales et faire taire les voix de la misère, ne créent-ils pas plus de besoin que de secours ? Ne laissent-ils pas place au seules urgences en négligeant les programmes de développement à long terme ?

Mais qui se permet d’énoncer et parfois de clamer de telles critiques ?

S’agit-il de personnes trouvant inutiles toute aide humanitaire pouvant concerner d’autres races humaines que la leur, d’actions fraternelles sur d’autres continents que celui où il vivent ou s’adressant à des êtres humains nés dans d’autres classes de la société que celles auxquelles ils appartiennent ? Sont-ce des paroles acerbes émanant de ceux qui sur cette terre stagnent dans la critique automatique de tout ce qui leur paraît proche des idées nouvelles basées sur la fraternité et la générosité ?

Aucunement, je dirais même bien au contraire. Il y a des dizaines d’années que des femmes et des hommes s’acharnent à développer sur le terrain des actions de simplicité qui peuvent sauver des millions de personnes de la misère, de la faim, des épidémies et du sous-développement. Mais ils ne se trouvent pas où l’on pense qu’ils sont c’est dire à New York, Paris, Bruxelles, Genève ou Washington.

Les vrais humanitaires partagent la vie des populations fragilisées

Non, ceux qui veulent que les choses changent et avancent, ceux qui désirent que l’humanitaire soit basé sur les réalités de la vie des populations en besoin, sont pour la plupart, des femmes et des hommes qui depuis des années travaillent là où cela se passe. Ils vivent, ont vécu et partagé la vérité de la misère, de la faim et de l’abandon des populations fragilisées par l’injustice mondiale et l’obstination arrogante des gouvernements d’Occident qui pensent à sens unique.

Mais ce sont surtout les témoins de la lutte incessante que mènent des groupes humains de toutes races et conditions sociales, qui se battent pour que l’on ne les considère pas comme des retardés parce qu’ils veulent que leurs cultures et civilisations soient respectées et servent de soutien aux combats qu’ils mènent dans leur pays afin d’y rendre la vie supportable pour tous.

Pour aider, il faut écouter, sans l’écoute pas d’action valable, l’aide ne peut être à sens unique Nord-Sud. Il est souvent démontré que les actions de secours et de développement sont plus efficaces lorsqu’elles vont dans la direction Sud-Sud.

Ce sont les gens de tous les jours …

Oui, ceux que l’on nomme les dissidents des milieux humanitaires ont par expérience vu et entendu et surtout compris pourquoi l’irrespect du Nord jouait un rôle négatif dans la plupart des opérations dirigées de loin et confiées aux seuls cerveaux occidentaux. Et pourtant de nombreuses situations dramatiques ont été sauvées par les habitants de pays victimes des multiples drames humains provoqués par le sous-développement de leurs villages, de leurs cités-bidonvilles et autres endroits où la pauvreté est reine. Les actions courageuses et patientes entreprises par des femmes, hommes et souvent enfants ont une valeur primordiale. Elles naissent de leur savoir, de l’héritage qu’ils ont d’un passé mal assimilé par l’étranger qui le considère comme inutile et dangereux simplement parce qu’il en ignore les valeurs profondes. Ce sont pourtant ces gens de tous les jours qui doivent être encouragés dans le travail qu’ils ne cessent de faire aussi bien dans les endroits les plus discrets que dans les grandes agglomérations d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique Latine.

L’homme blanc veut tout savoir

L’homme blanc a une qualité : il veut connaître et savoir, c’est bien ; mais pour arriver à son but, il veut des preuves écrites. L’homme blanc attache une importance primordiale à ce qui est couché sur papier mais il n’écoute pas ! C’est ainsi que le savoir, africain par exemple, n’a tout simplement pas attiré l’attention des colonisateurs ; ils n’ont pas entendu les réalités de la pensée de l’homme noir et n’ont prêté aucune attention à sa civilisation, à sa culture. Ils ont cru qu’ils devaient écrire leur propre histoire sur le livre des pays colonisés.

Ce qui au départ était de l’ignorance, quelquefois du mépris ou un manque total de considération dans la gouvemance des pays conquis ne les ont pas quitté quand ils se sont trouvés, après la décolonisation, devant le devoir de tout être humain d’aider son prochain, où qu’il soit. Malgré le temps qui passe, peu d’intérêt a été porté à l’opinion exprimée par les habitants des pays dits neufs mais qui sont les plus vieilles nations du monde…

L’homme de terrain : un dissident de l’humanitaire ?

Faut-il l’avouer, je suis, bien entendu, un de ces dissidents ayant, de par son travail humanitaire en Asie, Afrique et Amérique Latine, constaté depuis près de 37 ans, les lacunes, les faiblesses de ce qui se faisait à l’envers. Avec mes amis et collègues également témoins du manque de compréhension de ce qu’était vraiment le terrain de la part des dirigeants de nombreuses agences internationales et associations occidentales, ceux-là qui ne veulent comme partenaires que des représentants de gouvernements de pays riches ; où les gens sont pauvres, nous avons essayé de corriger le tir.

Souvent nous avons réussi, parfois nous nous sommes trouvés dans des impasses bureaucratiques inévitables. Et pourtant les choses avancent lentement peut-être mais poussées par la volonté des populations récipiendaires de secours et d’aide inadaptées à leurs vies et besoins.

Que bruissent les feuilles des palmiers

Tout a commencé simplement et aussi normalement que souffle le vent du désert, que bruissent les feuilles des palmiers de la jungle ou que poussent les grains d’oryza dans les rizières. Nos yeux se sont ouverts lorsque nous avons passé plus de temps à regarder les gens vivre dans leurs villages et bidonvilles au lieu de compiler et classer des rapports sur nos ordinateurs de bureaux. Tout semblait pareil à la découverte des tableaux classiques des grands maîtres par le biais de la peinture naïve ! L’émerveillement avait remplacé les procédures et nous pouvions constater que les solutions se trouvaient exactement à la même place que les problèmes et qu’elles pouvaient être prises en main par ceux qui subissaient les misères dues au sous-développement et non par des « experts » prisonniers de leurs expertises.

Oui, nous avons plongé et plongeons encore quotidiennement dans l’océan d’une certaine utopie qui ne serait pas un rêve irréalisable mais au contraire une marche vers un progrès basé sur les vérités de l’humanité plutôt que dans le désordre de l’humanitaire.

Aujourd’hui de plus en plus d’activités de développement se sont libérées des ukases des administrations lointaines inspirées par le code Napoléon et autres règlements imaginés pour régir des sociétés européennes pour laisser la liberté d’offrir le volant à de nouveaux pilotes, jeunes, imaginatifs connaissant et vivant leur propre civilisation et culture. Certaines grandes associations et agences ont dû passer le pas et suivent à présent de plus en plus les sentiers tracés par les dissidents.

Respecter l’économie du pays

Un exemple au Ghana

La découverte de l’aide par ceux qui doivent être aidés est souvent venue des plus petits niveaux. Ainsi quelquefois de petits villageois africains qui voyant leurs anciens travailler le bois de leurs forêts, leur ont demandé d’en apprendre les astuces et le savoir. De là ils se sont mis à fabriquer des bancs pour l’école, des chaises, des tables pour les maisons, des lits pour les Centres de santé, des étals pour que les femmes puissent vendre le savon qu’elles fabriquaient avec de l’huile de palme. Avec les recettes elles aidaient les garçonnets-menuisiers à acheter des outils. De petites unions économiques se sont établies dans des patelins dont les noms n’apparaissent pas souvent sur les cartes géographiques. Petites choses, petits évènements qui ont donné la force à des pays exsangues, comme le Ghana par exemple de remonter une pente des plus dangereuses.

Ce pays avait été décolonisé par l’Angleterre qui avait voulu le doter d’une infrastructure industrielle et financière copiée sur le modèle anglais. En quelques années le désastre était prononcé. Une population d’agriculteurs ne pouvait tenir à bout de bras un tel fardeau. La situation économique était devenue tellement désespérée que plus personne n’acceptait les billets de banque nationaux ! Le troc traditionnel avait repris sa place. Cela donna au chef de l’état de l’époque (Mr Rawling) l’idée de redonner à son pays une âme africaine. Fraternité, simplicité et rejet des gadgets luxueux importés d’Europe.

– Monsieur le Président, pourquoi circulez-vous à motocyclette pour vos déplacements officiels ? Est-ce par besoin d’économie personnelle ou pour jouer aux humbles ? lui avais-je demandé au cours d’un interview.

Non, c’est parce que, si moi, Président de la République, je vais au bureau à moto, il n’y a aucune raison que mes ministres y aillent en Mercedes !

Ce chef d’État avait refusé d’être payé en temps que premier personnage du pays et vivait de sa solde de group’captain aviateur. Son épouse faisait à vélo ses courses de ménage au marché. Ses enfants allaient à l’école à pied comme le font la majorité des petits africains.

C’est grâce à cette attitude simple et courageuse que ce président a pu séduire les chefs traditionnels de tous les villages et leur rendre une autorité « juste » en même temps que des devoirs sociaux tels que constructions de centres de santé à l’aide de l’échange gratuit du travail des hommes et de leurs familles. Pas question de paiement ni de circulation d’argent  « on fabrique tout et on organise selon les possibilités du village » affirmait-il.

L’ingérence et la stagnante bureaucratie

C’est dans cette région d’Afrique que nous avons pu constater combien le potentiel de volonté locale était puissant dès le moment où rien n’était imposé de l’extérieur surtout quand ce rien ne correspondait pas à la recherche de solutions issues du way of life de la tradition de vie, des populations. La modernité, les gadgets importés par les partisans de l’ingérence quelle que soit son nom, n’ont été bienvenus que dans les capitales où siègent les ministères et la stagnante bureaucratie des quartiers généraux des sièges d’agences internationales.

En terre noire profonde tout commence toujours, par la bénédiction du récipient de vin de palme versé sur le sol, afin que les anciens enfouis sous la terre, inspirent les villageois dans les décisions à prendre !

L’UNICEF au Vietnam

Après que les Nord Vietnamiens aient gagné leur guerre d’indépendance contre les Américains, le monde occidental a tourné le dos à ce pays enfin libre en le laissant sans aucune aide. Ce n’est que dans les années 80 que l’autorisation a été donnée par les vaincus pour que l’UNICEF puisse enfin assister ce pays réunifié sous un régime socialo-communiste afin que les petits Annamites comme les nommaient les coloniaux français, aient droit à des secours pour combattre la tuberculose rampante, les fièvres diverses et une sous nutrition, quasi ancestrale.

Nous sommes des nains gracieux, disait le docteur Hoa, femme médecin ayant vécu dans le maquis, au coeur des rizières et des jungles Viet-Cong.

Les premiers officiers de l’Unicef rendus sur place eurent malgré cela l’excellente surprise de découvrir une organisation nationale de qualité unique ayant accompli un travail de première classe sur les plans de la santé et de l’éducation. Une toute petite association était d’abord née à Hanoï avant de se répandre dans les campagnes du Tonkin. Ce groupe avait été fondé par un homme d’âge avancé et de quelques dames, grands-mères pour la plupart d’entre elles. Il s’agissait du comité Mères-enfants. Sous les bombes et le napalm, il est parvenu à protéger les enfants dans les situations les plus tragiques et à organiser à la vietnamienne un réseau national de soutien aux familles. L’aide extérieure venue avec la paix n’a été faite de matériel étranger qu’à la condition qu’il ne puisse pas être fabriqué dans le pays.

Les enfants de la rue : premières victimes de la guerre

Dans le sud, à Saïgon, le régime socialiste ayant renversé celui des généraux Ky et Thieu, il lui a fallu sans aide aucune, résoudre les problèmes psychologiques dont les milliers d’enfants de la rue abandonnés pendant l’occupation U.S. souffraient. Orphelins, petits brigands, drogués, leurs réinsertions dans la société n’était pas facile à entreprendre. Que faire ? Ils étaient tellement choqués, leurs âmes tellement troublées qu’une rééducation basée sur la culpabilité ne pouvait qu’aggraver leur désarroi. Qui pouvait les comprendre ou même simplement les admettre ?

Les vietnamiens ne comptaient, depuis bien des années que sur eux-mêmes. Des années de guerres et de privation ne leur laissaient que le recours à leurs subtiles intelligences et à leur fin sens des réalités humaines.

« Quand tu connaîtras une face des choses, imagine immédiatement les trois autres » dit le sage pétri de taoïsme et de confucianisme.

Leur recherche de solutions n’a pas été longue ; ils ont réuni dans différents centres éducatifs les enfants perdus, accablés, en dépression, ne pouvant plus garder leurs âmes claires tellement le monde adulte en uniforme leur avait craché dessus. Comme moniteurs ils leur avaient donné des filles de bar à GI, des prostituées à peine plus âgées qu’eux… mais ayant vu et connu des périodes de malheurs pareilles à celles vécues par les adolescents des rues de Saïgon, Bien Hoa ou Da Nang.

Toutes et tous avaient connu les mêmes désespoirs, ils portaient en eux des blessures semblables ; ils pouvaient partager leurs peines, leurs souvenirs mais surtout leurs désirs d’une vie nouvelle. Leurs expériences communes pouvaient servir de point de rencontre et finalement de ciment pour la construction d’existences nouvelles.

Les diplômés ne sont pas forcément la bonne solution

Ce centre de rééducation n’est pas une prison, comme vous le pensez peut-être, m’avait expliqué Tuy, une des monitrices de l’endroit, elle-même une ancienne petite pute de la rue Catinat. Nous sommes ici dans une école, une vraie école mais ce sont les pensionnaires, les élèves qui dirigent tout. Moi, je suis une des conseillères pour les anciens voyous.

Lorsque l’on a essayé de faire venir des professeurs diplômés, cela n’a pas marché. Les enfants préfèrent des gens étant passé par le même chemin de vie qu’eux. Eux et moi nous sommes d’anciens complices, c’est pour cela que nous partageons la même confiance et le même espoir. Avant de venir travailler ici, j’ai voulu me suicider, comme beaucoup d’entre eux… maintenant cela va ; on vit et on vivra longtemps.

 

– Grâce à qui ?

– Grâce à nous.

Cette décision de soigner le mal par le mai s’est bien répandue et a été très efficace dans toute l’Indochine. Loin de le considérer comme une espèce de programme à la chinetoc des organisations spécialisées comme l’UNESCO et L’UNICEF l’ont soutenu. De nombreux jeunes ont ainsi été sauvés des dépressions et autres gouffres de l’angoisse où ils avaient été plongés dès leur âge le plus tendre.

J’en connais personnellement et je pourrais aligner ici des cas et des situations étonnantes vécues par d’anciens petits voyous rééduqués dans ces curieuses écoles. Par exemple, le jeune Hoan, marchand de drogues et de revues pornographiques aux militaires américains pendant la guerre, devenu, à la sortie du centre dirigé par les anciennes filles des rues, le plus important des libraires anglophones de l’ex-capitale du Sud Viet-Nam.

Les experts ne sont pas forcément l’autre bonne solution

Ces programmes imaginatifs basés sur la connaissance des populations sont souvent regardés avec condescendance par les experts venus de l’Occident. Il y a peu une association de médecins français sollicitait ses donateurs afin de trouver les fonds nécessaires pour envoyer des psychiatres et psychologues européens pour soigner les enfants Rwandais témoins-rescapés du génocide antiTutsi au pays des Milles collines ! On peut imaginer le désastre qui, sur place, peut être provoqué par le choc des cultures en un tel cas. L’instauration du dialogue impossible !

L’envoi de médecins dans les pays du Tiers-Monde peut pourtant être bénéfique mais dans des circonstances bien particulières. Lors des situations d’urgence, bien entendu où toutes les idées et interventions sont nécessaires, mais surtout pour entreprendre des missions de partage du savoir.

 

Un exemple à suivre : Christian Dupuis, médecin

À ce propos, un exemple des plus intéressants est celui de Dr Christian Dupuis, médecin belge, se présentant modestement comme travailleur manuel de la chirurgie réparatrice.

Cet homme a commencé à s’intéresser aux cas des enfants vietnamiens défigurés par des brûlures de napalm pendant la guerre des Américains dans le sud-est asiatique. Il passait le temps consacré aux vacances à venir sur place pour opérer et greffer les petites victimes du conflit. Puis il s’est rendu compte que les bébés indochinois nés avec un bec de lièvre mouraient rapidement car incapables, pour la plupart de téter le lait maternel à cause de leurs lèvres et palais fendus.

Depuis bientôt trente ans à présent, il continue à prendre sur son temps de congé pour se rendre bénévolement au Viet-Nam, Laos, Cambodge et Birmanie pour s’occuper de ce problème vital. L’essentiel de ses missions n’est pas d’opérer les enfants mais surtout de former de jeunes chirurgiens du pays, dans leur pays, afin que d’une façon quasi automatique le bec de lièvre et autres déformations faciales soient réparées dès les premiers temps de vie, c’est-à-dire les plus cruciaux. Rien que pour le Laos, le Dr Dupuis a mis l’an dernier seize chirurgiens au travail sans qu’ils aient à quitter leur pays auquel ils veulent dévouer leur nouveau talent de chirurgien de la face.

Solidarité et équilibre

Tout est une question de dosage et de partage. Aucun aspect de la solidarité ne peut être négligé ni méprisé. La connaissance qu’ont les uns et les autres doit être mise sur la table et ceux qui préfèrent le mot humanité à celui qui groupe, sous un parapluie trop vaste, des entreprises dites humanitaires, doivent pousser au plus loin la recherche en ce domaine.

Pas une recherche confinée dans des laboratoires, des bureaux et des classes d’université mais un travail fait avec soin au plus profond des sociétés prétendues sous-développées parce que lointaines et trop peu écoutées, pour ne pas dire quasi inconnues par le monde confortable.

L’avenir appartient aux humanitaires de bonne volonté

De grandes comme de petites organisations se sont, heureusement, plongées pratiquement dans la vérité de la mission chargée d’humanité qui est la leur. Il s’agit d’associations qui, nées dans les pays en besoin, gérées par des volontaires et professionnels locaux, peuvent devenir fortes et utiles sans être colonisées par des organisations étrangères situées loin des problèmes et qui dans bien des cas font perdurer des situations proches du néocolonialisme. On ne peut imposer des mentalités d’importation. Souvent l’Occident pense que les solutions sont trouvées simplement parce qu’elles sont mises sur papier dans ses termes. Expliquer n’est pas résoudre.

Se pourrait-il qu’un jour prochain les responsables de la lutte contre le sous-développement corrigent le tir et que l’assistance extérieure trouve enfin ses vrais interlocuteurs ?

Si cette question reçoit une réponse positive, si les hommes de l’humanitaire abandonnent leur regard condescendant afin de se remettre en question, peut-être les habitants du monde en développement et surtout leurs enfants deviendront-ils les héritiers d’un couple uni par les connaissances mutuelles, grâce à la communion des expériences du Nord et du Sud de notre Planète.

 Jacques Danois

Journaliste, grand reporter, ancien responsable de l’Unicef

N. B : Cette réflexion sur « l’Humanitaire » a été publiée dans le mensuel beige « La Revue générale » n°7/9, dont le rédacteur en chef, madame France Bastia, nous a très amicalement accordé le droit de reproduction.
N.D.L.R. : les titres des paragraphes sont de la rédaction.