Englués

de André Desforges

Numéro 115
Janvier 2003

8,00

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Janvier 1978, déclaration à la Préfecture de Bordeaux de la constitution d’une association culturelle portant lintitulé « Les Dossiers d’Aquitaine » pour permettre à chacun de s’exprimer librement. Dans ce but, un premier « Dossier poétique » sur le thème du « Futur » et recueillant les écrits de plus de 150 poètes est édité.

1978, année du naufrage de l’Amoco-Cadiz et pollution des plages bretonnes. Le choc émotionnel est très fort sur toute la population française, quatre poèmes dans cette première anthologie poétique en témoignent.

Janvier 2003, 25 ans après le même scénario, mais amplifié et affectant trois pays (Espagne, Portugal, France) et souillant pratiquement toutes les côtes atlantiques, se renouvelle avec le naufrage du « Prestige ».

 

Le futur de 1978 est le présent de 2003. Rien n’a changé, sauf que l’Aquitaine se trouve au coeur de la pollution. Dans 25 ans, en 2028, combien de plages seront souillées, combien d’oiseaux succomberont les ailes collées et les poumons gazés ? Comme disait le poète « Les hommes sont-ils devenus plus fous que les fous de Bassan ? (voir le poème de Y. Cassagne).

 

Englués, nous sommes et sans doute pour longtemps. Les pavillons de complaisance, les armateurs sans scrupules, les navires poubelles, les politiciens au service des lobbies, le capitalisme triomphant de la mondialisation, les sociétés-écrans, les contrôles bidons, les intérêts mafieux, et tant et tant d’autres raisons inavouables font que la mauvaise foi triomphe du bon sens et de la simple logique. Comment admettre que des bateaux usés, non assurés transportent des matières dangereuses voire mortelles ? Nos gouvernants (de droite comme de gauche),semblent effarouchés devant de tels scandales, nos ministres de l’écologie (de droite comme de gauche) semblent affectés devant de tels naufrages, mais passé le stade de l’indignation, on attend que les traces de goudron sur le sable s’effacent… pour assurer sa prochaine (re)élection en proclamant qu’on « a tout fait pour éviter la catastrophe » et que « c’est de la faute aux autres qui n’ont pas voulu nous écouter ». Salauds d’Anglais, fumiers de Grecs, pourris de Hollandais. Et le racisme est reparti pour un tour !

 

Englués mais englués de quoi ? De pétrole bien sûr ! Mais, on a déjà fait plusieurs guerres à ce sujet, n’est-ce pas ? Déjà en 1956, la fameuse « expédition de Chypre » pour aller délivrer le Canal de Suez nationalisé par des infidèles, n’avait-elle pas goût de pétrole ? Les guerres successives dites du Golf, suintaient de toutes parts le mazout. Salauds d’Égyptiens, fumiers de Libanais, pourris de Saoudiens. Et le racisme est reparti pour un tour!

 

En ce début d’année 2003, la planète entière est mobilisée pour une future guerre dont on ne connaît pas les raisons obscures, si ce n’est qu’elle aussi a une forte odeur de gas-oil. Officiellement l’Amérique, Dieu du Bien part en croisade contre l’Irak Diable du Mal. Et l’ennemi est tout désigné : salauds &Irakiens, fumiers d’Afghans, pounis de Palestiniens. Et le racisme est non seulement reparti pour un tour mais doit obligatoirement faire partie du jeu, sinon comment un humain pourrait-il tuer un autre humain ?

 

Englués dans la confusion entre les dictateurs et les peuples, dans les fausses guerres de religion, dans les soumissions économiques au plus puissant, dans les tapages médiatiques, le p’tit poète lui-même ne sait plus où donner de la tête.

 

D’après les plus récents sondages, les Français ne souhaitent pas la guerre, dans un pourcentage qui rappelle celui de la triomphale élection du Président Chirac en 2002. Le Président peut faire jouer son veto à l’ONU et au moins ne pas faire participer la France à ce massacre imminent. Mais que fera-t-il, englué lui-même dans une diplomatie aux fortes odeurs mazoutées ?

 

En 1956, un slogan disait « la France n’a pas de pétrole mais elle a des idées », en 2003 nos plages d’Aquitaine sont recouvertes de galettes puantes et l’on pourrait transformer le slogan en contrepèterie en proclamant qu’aujourd’hui « La France a du pétrole sur les plages d’Aquitaine mais n’a pas d’idée pour s’en sortir ». Les moyens mis en plage pour lutter contre cette nouvelle et répétitive marée noire sont illusoires. Dissous les soldats du contingent, envoyés en Côte d’ivoire les militaires de carrière, inutilisables les volontaires bénévoles en raison des risques et surtout des procès à venir que redoutent les Maires pour abus d’une main-d’oeuvre en dehors de la législation du travail.

 

Englués. Englués. Englués. Et pourtant, patriotes de tous temps, souvenez-vous quand la France a été envahie, la mobilisation générale et la Résistance, ont sauvé le pays. L’Aquitaine, la Vendée, la Charente-Maritime, la Bretagne sont attaquées par un ennemi gluant, sournois, et brun de surcroît. Aux pelles citoyens, formez vos bataillons, qu’un sable pur reflète le soleil d’Aquitaine !

 

Et comme toujours, p’tits poètes que nous sommes, manions l’humour et l’utopie et imaginons, en maillots de bains, un seau à la main, ramassant les boulettes puantes sur les rochers de Biarritz ou dans les ports de l’île de Ré, nos ministres et députés écologistes, nos élus de tous bords, nos meneurs syndicalistes, nos chômeurs réquisitionnés, nos prêtres et nos prophètes, nos juges et nos avocats, nos étudiants et nos professeurs, nos émigrés et nos philosophes, et ceci… de 7 à 77 ans, Tintin et Milou inclus. Et tous ces bataillons réunis sous la houlette et pourquoi pas la badine d’un généralissime désenglueur surnommé « Monsieur Propre ».

 

Stop au délire ! Revenons à la réalité ! Souhaitons tout simplement à notre jeunesse plutôt que de se faire étriper en Irak, en Côte d’ivoire ou ailleurs qu’elle chante, qu’elle danse et au besoin qu’elle participe au nettoyage des plages polluées… Ce n’est même plus du rêve de poète mais la réalité d’une toute petite logique des choses de notre temps.

 

Amis poètes, fêtons quand même, nos 25 ans avec « Prestige ». Pour cela, continuez à nous envoyer vos textes et illustrations. Dans ce numéro en plus de l’étude de Claude Richemont sur le haïku ou du tanka, quelques-uns des poèmes reçus ou collectés lors de nos 25e rencontres culturelles à Hossegor (octobre 2002), sur le thème de l’arbre.

 

À tous, bonne année dégoudronnée, paix et fraternité.

 

André Desforges