Des bleus à l’âme

de Robert Lafitte-Houssat

Numéro 143
Octobre 2007

8,00

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La France termine quatrième, la plus mauvaise place dans un championnat du monde. Cette compétition a déclenché un enthousiasme populaire rarement égalé. Jeunes et moins jeunes, soudés comme un pack tricolore, ont soutenu jusqu’au dernier souffle leur équipe nationale. Hélas, il aurait fallu valser au lieu de danser le tango argentin, voltiger au lieu de percuter le bataillon anglais… Qui est responsable de l’échec ? L’entraîneur devenu une Excellence de la République, les joueurs englués dans les publicités sandwichs de la mal bouffe ou exposés dans des calendriers pour minettes en pâmoison, à chacun son jugement ! Mais une chose est sûre, le rugby (le rugue d’by en accent du Sud-Ouest) reste notre jeunesse. Laissons, au poète basque Robert Lafitte-Houssat, exprimer notre passion.

Rugby-Passion

Je veux m’adresser à toi qui débutes, parce que c’est toi qui portes, obscurément encore et presque à ton insu, nos espoirs de demain.

Depuis longtemps déjà, tu venais chaque dimanche, aux abords de la verte pelouse enchantée, grossir le nombre de ceux qui vibrent aux actions de trente gars énergiques, aux prises pour la possession de « cuir » magique, et la maîtrise du terrain, et la recherche d’un score dominateur.

Les évolutions du crabe à trente-deux pattes dit « mêlée », l’éventail des lignes de trois-quarts, qui s’ouvre et se referme aux caprices de l’attaque ou de la défense, les gestes et les cris de tes voisins « qui ne sont plus eux-mêmes » parce qu’ils retrouvent dans ce spectacle l’enthousiasme spontané, et les fraîches impressions du temps d’autrefois, tout cela t’a surpris, intéressé, vite séduit.

Tu t’es mis à piaffer d’impatience, à songer que tu te contenterais bien, à défaut d’être le demi-vedette ou le trois-quarts de choc, d’une modeste place de quinzième.

Et puis le jour J est venu pour toi : en début ou fin de saison amicale, on t’a donné ta chance. Oh ! Bien sûr, tu as souffert !

Une maudite pointe a lanciné ton pied droit, ton pesant maillot faisait des bourrelets sur ton corps trop mince, ton « flottant » largement évasé méritait bien son nom… Et surtout cette forêt de bras et de tibias entrecroisés, dans laquelle tu devais faire ton trou, sinon ton passage…

Tu as souffert… et tu as tenu : tu as pu te trouver étendu à terre, avec trois ou quatre adversaires sur le dos, sans t’échapper en pleurant ; tu t’es étonné, à ton retour aux vestiaires, de porter sur ta chair plusieurs marques rouges, et de n’avoir pourtant ressenti aucune douleur précise…

Cet oubli de soi-même, cette fusion dans une ambiance collective, c’est là vois-tu, l’un des aspects les plus attachants du rugby ; rude et bienfaisante école !

Au soir de ce premier jour, quelque dirigeant aura dit de toi : « Il en veut ce petit, il marchera ! » Et cela t’aura comblé d’aise, autant qu’une récompense sur le champ de bataille…

Tu t’es promis de mériter cette confiance, et je sais que tu tiendras cette promesse.

Tu seras rugbyman : tu seras l’un de ces quinze garçons décidés, unis « pour le meilleur et pour le pire » sous le même fanion, et qui se retrouvent chaque dimanche sous le soleil, la pluie, parfois la neige, pour le plaisir de quelques heures claires faites du même courage, de la même camaraderie, de la même joie saine.

Que joie soit en effet ton jeu, et que celle de gagner, si elle a bon goût, soit meilleure encore, en te dispensant toujours d’offrir parallèlement le breuvage d’amertume à ton adversaire vaincu…

Plus tard, tu t’apercevras que les années n’auront pu effacer les belles images de tes premières impressions sportives, et tu comprendras alors, à ton tour, pourquoi tes voisins spectateurs aux tempes grises, pour y avoir goûté une fois, ne peuvent plus cesser de penser rugby.

Robert Lafitte-Houssat