Portrait d’un grognard


Numéro 175
Septembre 2014

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Monsieur le Président, je vous fais une lettre, que vous lirez peut-être si vous avez le temps,
Monsieur le Président, je ne suis pas sur terre pour tuer les braves gens… (Boris Vian).

Soldat d’aucune armée, combattant d’aucun camp, Hervé Gourdel, ne voulait de mal à personne. Pour le symbole qu’il était aux yeux de ses assassins, il a été égorgé… (Christophe Barbier, édito L’Express, N°3300, 1er octobre 2014).

En 1814, après la défaite de Waterloo et l’exil de Napoléon à l’île d’Elbe, les Grognards de la Grande Armée, qui, durant presque 20 ans ont servi  la France et l’Empire, se retrouvent sans affectation et sans solde. Inactifs, désœuvrés, désemparés, désespérés, rancuniers, eux qui ont porté le sabre et le canon dans les palais et les palaces européens, ne bénéficient que d’une demi-solde arrachée au gouvernement du roi Louis XVIII.
Ces glorieux Grognards, désormais assimilés à des brigands, ne survivent que par des petits travaux comme des labours et se retrouvent le soir ou le dimanche dans des tavernes espérant le retour du « Petit caporal ». La plupart estropiés, chancelants se consolent dans des chants à la gloire de l’Empereur. La soirée se prolonge par des récits héroïques et se termine en beuverie.

    La guerre, toujours la guerre, la violence et encore la violence.

200 ans plus tard, la  République du président Hollande envoie ses soldats de métier,  engagés volontaires à la solde confortable, en Afrique, au Moyen Orient, pour combattre des ennemis plus ou moins invisibles si ce n’est par leurs actes d’horreur de décapitation ou de tueries collectives. La violence répond à la violence et tôt ou tard, aux actes barbares répondront des bavures engendrées  par des bombardements hasardeux. Comme toujours, comme au Vietnam, comme à Gaza, comme ailleurs, des enfants paieront et les victimes civiles dépasseront le nombre des combattants. Ces derniers eux-mêmes n’étant souvent attirés que par l’appât du gain, ou sujets à des embrigadements stériles de la part de  politiciens orgueilleux ou d’irresponsables religieux.

L’inutile dernière guerre d’Irak, contre le terrorisme, s’est terminée par un désastre sur cette terre du Moyen Orient, berceau de l’Humanité. Les prédicateurs intégristes des diverses religions ne font que verser de l’huile sur le feu. Les marchands de canons et d’avions militaires se frottent les mains, les politiciens affairistes s’attribuent des vertus démocrates et s’honorent de communiqués de victoire… Une guerre s’achève, une autre commence…

L’homme serait-il le pire ennemi de l’homme ? Question mille fois posée, jamais résolue, seul Louis Lecoin, ce pacifiste intégral, « ce combattant de la paix » paraît avoir une solution en appelant tous les êtres humains à refuser de prendre les armes car « on n’élabore pas une société humaine sur des monceaux de cadavres ». D’après Union pacifiste, la revue des objecteurs de conscience, des jeunes gens et des jeunes filles qui refusent de prendre les armes et de tuer leurs semblables sont condamnés en Israël, aux États-Unis, en Grèce et bien d’autres pays dits démocrates. Le désarmement général, le service militaire remplacé par un service civil… Rêvez p’tits poètes… La paix n’est pas pour demain !  Ce raisonnement d’une paix mondiale impossible est hélas soutenu par tous les va-t-en-guerre.
Qui peut croire que les jeunes Français et Allemands ont envie de rejouer les épisodes 1870-1871, 1914-1918, 1939-1945 ? Qui peut penser que les guerres entre les villes italiennes resurgiraient comme des irruptions de volcan ? Les idées pacifistes progressent. Il est de plus en plus difficile d’embrigader les garçons et les filles  à se faire trouer la peau pour un Dieu ou pour un Président en mal de suffrages électoraux. Les Grognards du Mali, d’Afghanistan, du Liban… seront un jour des retraités de plein solde… mais quelles histoires glorieuses auront-ils à raconter à leurs enfants ? Des exemples de  torture comme en Algérie… Mieux vaut ne pas y penser ! Plutôt relire le poème-épopée de Verlaine sur le Soldat Laboureur. Du vrai, du concret… une autre forme de poésie.

Faut-il donc à tout prix se vouloir surhumain quitte à en oublier sa propre humanité ? Sauf en ce qui concerne un inégalable Général, la véritable grandeur ne se mesure nullement à la cambrure des lombaires !
 « Pitié pour les hommes ! » s’écriait Montherlant, esprit meurtri mais non certes meurtrier. Et c’est tellement vrai ! La polémique n’excuse pas tout. Que vaudrait passion sans compassion ? Ce n’est nullement rabaisser trop de glorieux que les rappeler à la commune mesure du vulgum pecus !
Ô toi, prince arrogant ! Tu te crois César et tu n’es qu’Ubu ! Pour peu que tu trébuches, te voici, tête la première, plongé en l’ornière fangeuse de ton dérisoire Rubicon ! Apprends d’abord à te gouverner et tu seras digne de régner sur un plus vaste Empire !
Sem, Malap, Chaval… Dessinateurs à la fois incisifs et malicieux, fils aquitains (adultérins !) de l’incommensurable Daumier… Ne cherchons pas plus loin : tels sont, en définitive, les frères d’âmes de ce Desforges qui ne se voulut à aucun moment forgeron de couperets, ni affûteur de sabres ni, bien moins encore, archer aux traits envenimés. L’épée, elle-même, lui paraît trop cruelle. Le fleuret virevoltant lui suffit. Point toujours moucheté, il est vrai, mais ne laissant pour toute blessure qu’égratignure d’amour propre. Muni de cette seule arme, notre escrimeur excelle à chatouiller le défaut de la cuirasse. Où donc est le mal ? Comparons-le, plutôt au petit garçon du conte d’Andersen qui ose dire à voix haute que Grand Duc est nu. Eh ! Qu’il aille se rhabiller et il aura droit, le caquet rabattu, à notre absolution plénière !
Si vous doutiez de la véracité de mon portrait, un détail révélateur vous rassurera quant au peu de férocité de notre mousquetaire de plume : jamais, au grand jamais, nul ne le surprendra caressant ses chats favoris à rebrousse-poil !
Michel Suffran