Brel et les paradoxes du silence

de Jacques Danois

Numéro 125
4ème trimestre 2002

8,00€

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Sans doute était-il gourmand de toutes les aventures. Les nommer ici serait faire un pastiche de l’inventaire de Prévert, cet autre Jacques, lui aussi une espèce de muet qui savait si bien parier.

 

Pour Brel, l’aventure du silence avait été gâchée dès l’âge de l’école, par les mauvaises notes et les remarques des « Bons Pères » et autres « Petits Frères », tous gardes-chiourmes de l’enfant belge qu’était Jacques. Les mauvais bulletins pour « bavardages » dans les rangs, ou pendant les cours, lui qui avait fait paraître le silence comme une punition.

 

Pour lui, ne rien dire lui permettait pourtant de se laisser envahir par les songes moroses ou moqueurs. Se taire, c’était rêver à sens unique. C’était parler malgré tout à soi-même, et quelquefois trouver des réponses à des questions que nul n’entendrait jamais, formulées avec les mots du silence. C’était faire des phrases sans les construire, qu’elles aient tout leur sens, et parcourir des kilomètres de textes inachevés, impossibles à dire ou à chanter pour ceux qui ne partageaient pas la vie de son rêve.

En Belgique, à l’époque de son enfance, être bavard, on le sait, était un défaut.

 

L’aventure devenait pénible lorsque le Petit Jacques, en culotte courte d’écolier, attendait la fin de la messe avec une espèce de patience douloureuse, tandis que la paille tressée de sa chaise d’église s’enfonçait lentement dans la peau de ses genoux nus. C’était dans des circonstances aussi anodines que Brel avait construit son Temple du Silence. Mais, ne nous méprenons pas, s’il ne pouvait dire, tout en croyant que « les autres » entendaient ce qu’il pensait et en leur reprochant de ne pas le comprendre, le silence de Brel se construisait en lui très bruyamment.

 

Le vent de la Mer du Nord caressait avec tendresse et force les champs de lin, accrochant et propageant les sarcasmes de pierre grise des vieilles tours, des beffrois, des églises mortes, jouant en lui les superbes symphonies des orgues, cet instrument qui n’a jamais l’air de bouger ni de frémir sous les souffles lourds et aigus qui sortent de ses pipes et tuyaux.

 

Le silence de Brel, abrupt, inattendu, lorsqu’il lâchait brusquement une conversation, pour laisser ses regards se perdre dans une salle vide avant le spectacle, ou sur l’horizon fait de ciel orageux ou calme et doux, ce silence se meublait d’harmonie qu’il a été à tout jamais le seul à entendre. Là, étaient déjà les mots, les chansons, qu’il construisait dans ces quelques instants où il quittait ce monde « trop court » pour lui, là était son trésor personnel et secret et intraduisible.

 

Les silences de Brel, et plus particulièrement celui qu’il habite à présent, lui ont sans doute ouvert les portes du silence des autres. Ces fronts butés, ces regards fermés qui s’opposaient comme des frontières à son désir de connaître les autres. Ces faces indifférentes qui le forçaient à imaginer la mesquinerie de ceux qui ne lui parlaient pas, ou lui parlaient trop de médiocrité, lui ont servi de table de travail.

 

Il les a chantés dans « Ces gens-là », dans « L’éclusier », il les a trouvés chez tous les hommes qu’il méprisait avec une curieuse et paradoxale tendresse, mêlée de compassion, parce qu’ils portaient de petits chapeaux ou enfermaient leur vie dans des canaux sombres et des chalands, traînant la nostalgie des vieux et des petites gens.

 

Et puis, à présent qu’il est entré dans le monde des muets, sur terre son silence a éclaté.

 

Il hurle dans les coeurs fidèles et dans les cathédrales qui volent avec eux, il plane sur les vagues du Pacifique, sur les rives détrempées de Bruxelles.

 

Plus les années passent, plus nous l’entendons.

 

Jacques Danois

 

La Quête (Jacques Brel)

 

Rêver un impossible rêve

Porter le chagrin des départs

Brûler d’une possible fièvre

Partir où personne ne part

Aimer jusqu’à la déchirure

Aimer même trop même mal

Tenter sans force et sans armure

D’atteindre l’inaccessible étoile

Telle est ma quête

Suivre l’ étoile

Que m’importe ma chance

Que m’importe le temps

Ou ma désespérance

Et puis lutter toujours

Sans question ni repos

Se damner pour l’or d’un mot d’amour

Je ne sais si je serai ce héros

Mais mon coeur serait tranquille

Et les villes s’éclabousseraient de bleu

Parce qu’un malheureux

Brûle encore bien qu’ayant tout brûlé

Brûle encore même trop mal

Pour atteindre à s’en écarteler

Pour atteindre l’inaccessible étoile

 

 

La Quête EMI publishing 1968

Extrait de Jef (revue trimestrielle de la Fondation Jacques Brel 4e trimestre 2002) France Brel, Place de Vieille Halte aux Blés 11, 1000 Bruxelles.

(Avec l’aimable autorisation de Jacques Danois, avec nos remerciements et amitiés à France Brel.)