"Un éditeur régional... |

Le Monde (N° 16885 - mardi 11 mai 1999 - N°16886 - mercredi 12 mai 1999).
Fondateur : Hubert Beuve-Méry. Directeur : Jean-Marie Colombani.
(21 bis, rue Claude Bernard 75242 Paris cedex 05).
Mouna Aguigui
Un "asocial organisé"
Qui s'est promené dans le Quartier Latin, des années 50 au début des années 90, l'a forcément rencontré au moins une fois. Il s'était fait plus rare, depuis cinq ou six ans. Sur son vélo traînant une carriole, pleine de tracts, il sillonnait Paris et haranguait les badauds, de Montmartre à Montparnasse. Mouna Aguigui, amuseur public et philosophe des rues et des places, s'est éteint, samedi 8 mai 1999, à l'âge de quatre-vingt-huit ans, d'une crise cardiaque, à l'hôpital Bichat.
Mourir le jour anniversaire de la capitulation de l'Allemagne qui entérine la fin de la Seconde Guerre mondiale constitue un ultime pied de nez de la part de cet "asocial organisé" qui était un pacifiste viscéral.
De son vrai nom André Dupont, Mouna Aguigui était né le 1er octobre 1911 à Meythet, près d'Annecy, dans une famille de petits cultivateurs. "J’ai perdu mon père quand j'avais sept ans. Un matin, j'avais neuf ans, ma tante m'a réveillé en m'annonçant : ta mère est morte. Ça fait un drôle d'effet ! Avec mon frère, on est allés vivre chez elle...
On m'a volé mon enfance et mon adolescence ; à huit ans, j'allais glaner, j'arrachais les pommes de terre... J'ai commencé à travailler après le certificat d'études", expliquait-il au Monde, en 1984.
Engagé dans la marine à seize ans, il en est congédié pour indiscipline. Partout où il passe, il ne peut s'empêcher de "crier contre les injustices". En 1939, André Dupont rencontre sa future femme.
Le mariage tiendra quatre ans, jusqu'au jour où il voit sa femme dans un café en compagnie des Allemands. C'est en 1951 qu'André Dupont, bistrotier à Antibes, a sa révélation "aguiguiste". Il monte à Paris où il ouvre un café. Il barbouille les murs de son restaurant de formules qui feront sa célébrité :
"Tout est bien ici-bas avec la tête en bas"...
Les clients se mettent à déserter et il fait faillite en 1955. Mouna se met à jouer, chanter et commence à parler. De la paix, de la guerre, de la bombe. En 1961, il prend la route de l'Inde.
"Non-candidat" à la présidentielle de 1974, il l'est aux trois scrutins suivants. Que serait devenu André Dupont s'il n'était devenu Aguigui Mouna : "Un vieux con", répondait-il. Rien ne suscitait davantage sa fierté que cette réflexion d'un professeur du lycée Janson-de-Sailly à ses élèves :
"À Beaubourg, il y a une espèce de Diogène. Il s'appelle Mouna."
Alain Beuve-Méry
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La Revue des Dossiers d’Aquitaine (N°90 - septembre 1999).
Directeur de la publication : André Desforges. Directeur de la rédaction : Bernard Dané.
(7 impasse Bardos 33800 Bordeaux).
Aguigui Mouna
Celui qui disait non
Le 8 mai 1999, à l'heure de la commémoration de la capitulation de l'Allemagne nazie donc de la fin de la guerre 1939-1945, Aguigui Mouna (André Dupont pour l'état civil), raccrochait définitivement, à l’âge de 88 ans, son vélo au clou de la postérité.
Quelques heures avant la crise cardiaque fatale, il alertait ses amis sur la stupidité de la guerre au Kosovo et hurlait à pleins poumons son hostilité aux bombardements et aux bavures de l'OTAN.
Les soldats troubadours
L'armée au musée
en sept mots simples et percutants, Aguigui Mouna réglait tous les conflits du monde. Utopiste Aguigui ? Non, visionnaire seulement.
Aguigui Mouna aura donc passé le plus fort de son existence à jeter leurs quatre vérités à la face des Grands de la planète. Sarcastique, ironique, gouailleur, un brin provocateur, contre vents et marées, contre dictateurs et profiteurs, il clamait sur les places publiques et particulièrement dans le Quartier Latin, sa vision d'un monde meilleur.
"Aimez-vous les uns les autres, et non les uns sans les autres. Je suis sur terre (en sursis-terre) pour apporter un peu de bonheur". Avec sa balayette pour bénir les foules, avec sa passoire à passer le temps, avec ses phrases à vous couper le souffle, tout en tournant la manivelle de son orgue de Barbarie, ou en poussant son vélo arythmique, Aguigui a fait la joie de plusieurs générations d'étudiants, d'attroupements de badauds, de touristes égarés place Beaubourg ou dans le quartier de la Mouffe à Paris.
C'est par son indéfectible amitié à Jacques Danois et Anne Gallois, journalistes et biographes qu'Aguigui non seulement nous retrouvait chaque année sur notre stand au salon du Livre ou au marché de la Poésie à Paris, mais également participait à nos Rencontres poétiques automnales.
À Aurillac, il s'installa royalement dans le fauteuil du député-maire lors de la réception des poètes à l'Hôtel de Ville. À Bois-Plage dans l'île de Ré, il prit place triomphalement dans une carriole tirée par un âne en culottes, à la tête d'un détachement de plus de deux cents enfants. La fanfare ouvrait la marche et une gendarmette (un comble !) canalisait la foule des touristes.
Aguigui Mouna, ni gugusse ni bouffon, du haut de ses quatre-vingts ans de sagesse, en bénissant la foule avec sa balayette, jouait son propre rôle de poète-troubadour, de poète parmi les poètes. À Aurillac, à Bois-Plage, une semaine durant, la poésie s'écrivait "les uns avec les autres".
Orphelin dès l'enfance, Aguigui n'avait plus de famille. Le jour de son incinération, spontanément tous les présents se sont naturellement investis dans le rôle du frère, du père, du fils, du cousin et pourquoi pas du "sain d'esprit".
Le jour où ses cendres furent dispersées, au son de l'accordéon sous les applaudissements et les chants de ses amis, du haut d'un pont, dans les eaux boueuses de la Seine, Aguigui entra dans la légende des siècles.
Messieurs des Administrations, inutile de recenser Aguigui dans votre état civil, surtout ne le portez pas "disparu", sa famille ne l'admettrait pas.
La famille des aguiguistes est très diversifiée, du joueur d'orgue de barbarie au journaliste grand reporter, de l'étudiant en droit au professeur émérite, du poète débutant au philosophe reconnu, du nostalgique de mai 68 à l'internaute branché, de Pierre à Paul, elle va de par les rues de Paris et au-delà de toutes les frontières. La Terre est son royaume et l'utopie sa planète.
La famille, elle était présente au Centre culturel de la Clef à Paris, lors de l'hommage à Mouna. Et chacun d'évoquer : Aguigui et sa colère au "Printemps de Bourges", Aguigui au festival d’Avignon, Aguigui au salon de la BD à Angoulême, Aguigui à la foire internationale de Bruxelles, Aguigui ici et là, partout et ailleurs.
Aguigui a marqué, orienté et parfois désorienté ses auditeurs, ses interlocuteurs.
Sans aucun doute, Paris a perdu son amuseur public, Paris mais aussi les provinces et autres lieux publics planétaires. Des témoignages nous affluent de tous les horizons.
Aux Dossiers d’Aquitaine, sans sensiblerie, sans souci de récupération, nous allons collecter, rassembler souvenirs et documents sur Aguigui qui fût un, de nos plus "actifs" adhérents.
À chaque "8 mai" présent et à venir, nous publierons un Mouna-niversaire de cet humaniste mondialiste, de ce Prince de l'Utopie, de ce "cosmonaute du subconscient, de cet autodidacte vélocipédiste",
de CELUI QUI DISAIT NON
André Desforges
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Dessin © de Cabu
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La Revue des Dossiers d’Aquitaine (N°95-96 - mai 2000).
Directeur de la publication : André Desforges. Directeur de la rédaction : Bernard Dané.
(7 impasse Bardos 33800 Bordeaux).
Vive Mouna vivant !
Lors des deux derniers salons du Livre de Paris (1998-99), Mouna déjà trop fatigué par deux opérations chirurgicales successives, ne se sentait plus en mesure d'affronter la "masse médiocre" des visiteurs d'un salon devenu trop mercantile. Il venait encore par brèves apparitions au marché de la Poésie. Il faut dire qu'en juin, les soirées en plein air de la Place Saint-Sulpice sont plus clémentes que les nocturnes brumeuses de mars à la Porte de Versailles.
Mouna aimait l'histoire (la petite comme la grande), adorait la poésie (surtout celle des chansons) et par-dessus tout, philosophait par épingle à nourrice interposée.
Au salon du Livre de Paris, épuisé d'avoir trop gueulé, Mouna se réfugiait au fond de notre stand de livres. Il posait sa musette remplie de "Mouna frères" polycopiés, réclamait un verre d'eau et partageait le sandwich de l'amitié avec Jean-François Derassat ou le gâteau sec avec Yolande Vidal les deux fidèles bénévoles pour la tenue du stand des Dossiers d'Aquitaine.
Avec Mouna, les rencontres furent multiples et toujours positives. Que ce soit sur les salons, les foires, les festivals, ou encore lors de la célébration du Bicentaire de la Révolution française et de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, où il fit faire, place de la Bastille, un tour d'honneur, sur son vélo à mes deux enfants troubadours, Arnault et Aymeric, âgés alors de 12 et 10 ans. Tour d'honneur à la barbe des policiers en uniforme ou en civil, chargés de la sécurité des dénommés, Bush, Gorbatchev, Elisabeth, présidents de ceci, princes de cela, et autres souverains de pacotille ... venus pour s'auto-congratuler, s'auto-décerner des brevets de parfaits démocrates et pourquoi pas parfaits révolutionnaires. Les bouffons, sous bonne escorte, s'enfermèrent dans cette forteresse moderne dite Opéra-Bastille.
Place de la Bastille, ce 14 juillet 1989, il n'y avait qu'un roi du peuple : Aguigui Mouna. Mouna, son vélo, sa barbe fleurie, son escorte enfantine... et toutes les télévisions du monde pour filmer l'événement.
Entre le Mouna de la place publique et le Mouna fatigué, assis sur un tabouret à l'arrière de notre stand de livres, entre le Mouna extérieur et le Mouna intérieur, il n'existait pas l'ombre d'un doute... C'était bien le même personnage, un peu moins bruyant, certes, mais toujours aussi chaleureux, tout aussi généreux...
Malgré tout, deux questions pour ne pas dire deux angoisses le tourmentaient. Et, cela en devenait presque pathétique lorsqu'il demandait :
"André, 50 ans de lutte ça sert à quoi ?
Si, demain je meurs, ça aura servi à quoi ?"
Depuis deux ans, depuis son opération, Aguigui se sentait vieillir, se voyait vieillir... il sentait la faiblesse des muscles remplacer sa force de caractère... et là, vraiment, il était inquiet et ne redoutait rien de plus que la déchéance physique... et l'oubli.
En ce Mouna-niversaire 1 de l'an 2000, mon cher Aguigui, je peux te dire deux choses :
- une, tu es mort debout (la veille au soir de ton départ tu me téléphonais en gueulant contre cette sale guerre du Kosovo), de plus tu es mort beau et digne. Toutes les photos des journaux même le "Mouna Frères", édité à titre posthume par les Amis pacifistes, le prouvent.
- deux, non seulement personne ne t'a oublié mais de plus, je voudrais te faire une confidence : tu es vivant, non seulement dans les cœurs de tous tes amis, mais aussi dans les esprits de jeunes qui ne t'ont pas connu et qui de plus en plus font germer tes graines de poésie pacifiste et cultivent tes fleurs de rhétorique utopique. Cette revue de presse et ces témoignages, le prouvent.
Et maintenant, Frère Mouna, vieux grognard, arrête de "faire le mort" ! Nous avons besoin de toi, de tes idées avant-gardistes ("utopie d'aujourd'hui vérité de demain", répétais-tu).
Nous te saluons chapeau (à badges) bas. Un verre de vin à la main pour ta gloire dans "l'eau" delà.
André Desforges
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La Croix (samedi 15 - dimanche 16 mai 1999).
Directeur de la publication : Bernard Frappat.
(3, rue Bayard 75393 Paris cedex 08).
Aguigui Mouna
L'homme aux idées de vent
L'humeur des jours La Chronique de Bruno Frappat
Vélo
C'était au tout début des années soixante, dans les allées du parc de Sceaux. Il faisait très beau dans le ciel mais les cœurs étaient en colère. La France s'était lancée dans l'aventure de la "force de frappe". L'atome avait de l'orgueil, civil et militaire. Une foule s'était rassemblée à l'appel d'un Mouvement contre l'armement atomique (le MCAA, sigle imprononçable sans rigoler...). Il y avait des communistes, veillant au grain, des anarchistes, des rêveurs, des anti-guerre et des anti-tout, des généreux, des utopistes, des graves, des paumés, des étudiants boutonneux juste montés de la province. Et Mouna.
Mouna Aguigui était, bien sûr, venu à vélo. Bardé de vignettes anti-atomiques et anti-autoritaires, équipé d'une grande épingle à nourrice, barbu, frisé, jovial, tonitruant et citadin. Il distribuait des tracts aux textes illisibles et serrés, sur lesquels il avait répandu sa pensée et ses pensées, dans un désordre indescriptible. Il riait en les donnant, on riait en les prenant. On les pliait pour lire, ce que bien sûr on ne ferait jamais. Mais de savoir que Mouna était là avait quelque chose de rassurant, d'intime. Il était comme une balise protestataire.
Pas de "Paris-colère" sans Mouna. Pas de manif sans sa silhouette et ses discours chahutants. Un cortège sans Mouna était un repas sans fromage ni dessert.
Il aimait la paix et les petites fleurs. Quel programme, en plein vingtième siècle ! Quel insuccès, surtout. Non seulement la paix n'est pas toujours belle à voir par les temps qui courent, mais les petites fleurs, elles-mêmes, hésitent à sortir le bout du nez, en ce printemps 1999. C'est sans doute parce qu'il était de leur avis que Mouna Aguigui, de son vrai nom André Dupont, s'est éteint discrètement la semaine dernière, dans un hôpital parisien. Il avait quatre-vingt-huit ans. Cela faisait près de quarante ans qu'on lui en donnait vingt d'âge mental.
Quartier
Qui dit Mouna dit Quartier Latin. Ou plutôt : disait, car avec sa mort, c’est comme si le quartier était mort une deuxième fois.
Il était aussi nécessaire à ce coin de Paris que la Butte l'est à Montmartre ou l'obélisque à la Concorde. Un seul cycliste nous manque et la chaussée est dépeuplée. Quand il remontait le boulevard Saint-Michel en poussant son lourd vélo prolongé d'une carriole où se voyait un bric-à-brac de militant des idées mortes, il interpellait le passant en le tutoyant, en l'abreuvant de slogans mi-poétiques mi-politiques.
Il parlait très fort, ayant couvert de sa voix cassée les vrombissements de générations d'autobus. Il passait devant des cafés et de grandes brasseries. Il passait devant le Cluny (fermé), la Périgourdine (fermée), la librairie le Divan (fermée), celle de Maspéro (fermée).
Depuis quelques années on le voyait moins frôlant les devantures des fast-food qui ont remplacé les librairies ou devant les marchands de chaussures qui honorent la mémoire de l'édition française.
Nul ne verra plus André Dupont dans ces parages où l'industrie du luxe, dont la France est si fière, a établi ses succursales. Nul n'entendra plus Mouna vociférer que le monde est mal fait, non loin des marchands de fringues qui font déborder jusque sur le trottoir du Boul'mich leurs étalages à peine défroissés après trois semaines de conteneur. Plus loin, vers la salle de la Mutualité aux antiques fureurs, nul n'aura plus à supporter les interminables algarades de Mouna avec les organisateurs sérieux, eux, de la révolution mondiale.
1968, qui aurait dû être son triomphe, le renvoya à une ringardise fondamentale. Il n'avait jamais changé de révolte et n'en changerait pas. Il n'aimait ni la violence ni l'esprit de sérieux. 68 s'engouffra sans ces deux pièges. Il vit passer le flot, tenta d'en profiter mais fut rejeté sur la rive. Après, il radota sans conséquence pour l'époque qui le négligeait. Il avait un carré de fidèles, des attachés du sentiment, des paumés de l'idée. Il fut candidat à des élections présidentielles, comme tout le monde.
Le temps passait sous sa barbe fleurie. Il faisait mine de ne pas voir que l'époque changeait. Que les gauchistes devenaient membres de cabinets ministériels, ou grands patrons. Il n'avait pas compris que l'Est allait s'effondrer, que le libéralisme établirait son désordre qui n'avait rien d'anarchiste. Immobile dans sa mise, dans sa tête et dans ses rêves, l'homme aux pensées de vent ne changeait pas. Le monde bougea et le laissa sur la rive, comme un fleuve qui passe laisse un morceau de bois coincé sur son bord et ne s'en soucie plus. Dira-t-on la même chose du Quartier Latin ?
Le Paris de l'opulence, de la rentabilité, du retour sur investissement, a mis à mort les derniers témoignages d'une gratuité, somme toute littéraire, qui fit sa gloire. Et son charme.
La violence des combats de 1968, l'expulsion des étudiants éparpillés au-delà du périphérique, la mise au rancart des pavés, la fermeture des librairies, l'éclipse des bistrots, la banalisation de la Sorbonne, la sagesse revenue des lycées, la crise des idéologies, l'emprise du libéralisme, le triomphe de l'individualisme : tout cela est tombé sur le Quartier Latin comme sur la tête hirsute de Mouna Aguigui. Des frappes de l'Otan, en quelque sorte, et redoutablement efficaces.
Paillote
On ignore si Mouna a jamais songé à s'installer en Corse, pour fuir tout cela et se contenter de souvenirs du Paris qu'il hanta. C'est en tout cas un conseil que l'on s'en veut de ne pas lui avoir donné lors de la dernière rencontre. Au moins, sur l'île de Beauté aurait-il eu la possibilité, qui était au centre de son programme, de faire ce qu'il voulait. Ni Dieu, ni maître, ni loi ? Certes, Dieu n'est pas absent de la Corse - bien qu'on le suppose parfois tenté de s'éclipser... - mais la loi n'est pas si dure en l'île. Une paillote est vite construite dans des délais fort brefs. Et ce ne sont pas les autorités qui vous empêcheront de vivre et prospérer au plus près de la nature et de ses beautés. De sa paillote, esquif au bord du temps, il aurait éprouvé, dans l'immobilité du clapotis maritime, le caractère fugitif et nécessaire de sa souriante révolte. Elle aura glissé sur le siècle comme une ride sur l’ocean.
Bruno Frappat
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Témoignage : Au travail, Mouna, était d'une rigueur remarquable !
Bernard Baissat : journaliste, producteur et réalisateur de documents, formateur à l’INA.
Il est le producteur du film "Mouna": une vidéo de 1 heure 26 minutes.
Cassette disponible: Bernard Baissat 2, avenue Président Roosevelt 94120 Fontenay-sous-Bois.
Mouna, mon ami
Alors que je terminais le film sur le Canard Enchaîné, Cabu me suggéra de faire un film sur Mouna. Je ne connaissais que le personnage public, le trublion de la rue, le provocateur, l'adepte du rire et je découvrais un homme de conviction, particulièrement attachant.
Dès ma première rencontre avec Mouna, j'ai compris que derrière ses slogans, ses interpellations, ses coups de gueule, se cachait un homme blessé, révolté, sensible à la misère, généreux envers les faibles, ouvert sur le monde, courageux, jamais désespéré. C'est cette vérité que je voulais monter dans le film. Mais Mouna était pudique et il fallait gagner sa confiance.
Le tournage a duré deux ans. Je l'ai d'abord suivi dans les manifs. Il y en avait presque une par jour ! Puis dans ses lieux préférés de Paris. Une anecdote jaillissait à chaque coin de rue. Puis dans son "monastère", 8 boulevard de Clichy. C'était la première fois qu'il acceptait une caméra dans sa vie privée. Nous avons travaillé ensemble de façon fraternelle et aussi de façon professionnelle. Dans le travail Mouna était d'une rigueur remarquable.
L'avant-première du film a eu lieu au Centre Georges Pompidou le 30 octobre 1989. Lui qui était l'animateur principal du parvis depuis une quinzaine d'années, pénétrait à l'intérieur du bâtiment pour la première fois, à la surprise des gardiens, auprès desquels il fallut insister pour qu'ils le laissent passer.
Roger Diamantis, propriétaire des cinémas Saint-André-des-Arts, dans le Quartier Latin, a souhaité que le film sorte dans ses salles. Il est resté deux mois à l'affiche, Pour la première fois l'acteur principal assurait un spectacle vivant après la projection du film. Tous les jours, ponctuellement, Mouna venait faire sa revue de presse après la séance, à la surprise et à la joie des spectateurs présents. Dix ans plus tard certains s'en souviennent encore.
Toujours à l'écoute des souffrances du monde, Mouna savait s'indigner et le faire savoir. Quelques semaines avant sa mort, quand l'OTAN déclencha les bombardements sur la Yougoslavie, bien que fatigué, il réagit une nouvelle fois avec lucidité en voyant derrière cette guerre "humanitaire", une nouvelle aventure meurtrière. Il écrivait : "la paix pète toujours pour les marchands de canons". Sa dernière Mouna-feuille témoigne de son pacifisme intégral.
Amuseur public, poète de rues, "éveilleur de conscience", Mouna a marqué plusieurs générations d'étudiants et de Parisiens qui n'oublieront jamais ses slogans, ses gueulantes, ses appels à la révolte.
Je suis heureux d'avoir participé, par mon film, à laisser de Mouna l'image d'un homme de coeur et de courage. Je suis heureux d'avoir pu organiser son incinération et une "fête" digne du poète-troubadour au crematorium du Père Lachaise, le 18 mai 1999, en présence de ses très nombreux amis.
J'ai également tenu à lui rendre un hommage affectueux, autour de son film, le 1er juin 1999, au cinéma Saint-André-des-Arts, avec la complicité de Roger Diamantis, et le 8 juin 1999, au Centre CuItureI la Clef, avec le soutien du Centre Culturel, de l’Union Pacifiste et du secrétaire des "Amis de la vie", Gérard Durand. Ce fut l'occasion de réunir une nouvelle fois tous ses fidèles amis.
Bernard Baissat
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Témoignage : On n'avait jamais autant chanté à un "enterrement".
Anne Gallois : auteur du livre "Mouna : gueule ou crève" (Les Dossiers d’Aquitaine).
Anne Gallois est journaliste indépendante, spécialisée dans les sujets de société. Elle réalise des reportages pour la presse et la télévision (52 sur la Une, strip-tease FR3, etc.)
Voici un an,
Mouna nous quittait
Dans un ultime pied-de-nez, le soldat de la paix a choisi de tirer sa révérence le huit mai.
Mme Petrovic, gardienne de l'immeuble modeste dans lequel il vivait, devenue au fil des ans une véritable amie, a raconté ses derniers instants. Avant de décéder dans l'ambulance qui le transportait vers l'hôpital, Aguigui a-t-il prononçé une dernière parole ? Non.
Il a esquissé un petit rire, étouffé par la barbe.
Qu'a-t-il voulu nous dire ? Que tout cela était absurde ? Que la vie était dérisoire ? La mort aussi ? Qu'il avait bien rigolé ? Qu'il s'en allait content ? Lui seul le sait !
Depuis trois ans, Mouna avait déserté la rue. Atteint d'un cancer à la prostate, il passait le plus clair de son temps dans son minuscule meublé où s'empilaient, dans un désordre à lui seul familier, vieux journaux, livres écornés, avachis à force d'avoir été compulsés, bouts de papiers noircis de pensées spontanées, chères à celui qui se disait "surréaliste sans le savoir", antiques "Mouna frères, Mounana pour les sœurs", résidus des invendus de la revue "hebdromadaire" qu'il confectionnait depuis près de quarante ans.
J'ai toujours pensé que Mouna ne survivrait pas à une retraite forcée. D'où le titre de mon livre : "gueule ou crève". C'était oublier que le trublion libertaire était aussi un sage qui a su accepter solitude, vieillesse et maladie sans sombrer dans la dépression, l'amertume ou l'indifférence. Chapeau Mouna ! Voilà peut-être ton plus bel exploit.
Les dernières années de sa vie, le cyclodidacte les a passées à lire, à réfléchir, à écrire, à s'informer, à s'indigner bien sûr.
Fidèle à ses principes, jusqu'au bout, Mouna n'a pas voulu souiller la terre en se faisant enterrer. Aucune trace, disait-il, sinon celles du souvenir, des milliers de graines semées pendant cinquante ans à tous vents. "Je vais me faire des cendres" disait-il en riant. Dans un testament, il a demandé que son corps soit brûlé et ses cendres jetées dans la Seine.
Le jour de l'incinération, trois cents fidèles environ, admirateurs, supporters, amis, compagnons de luttes et d'idées... se sont retrouvés devant le crématorium du Père Lachaise. Des vélos fleuris, frères de la célèbre bicyclette aguiguiste, et leurs conducteurs en tenues bariolées avaient accompagné le fourgon mortuaire.
Quelques visages connus comme celui de Théodore Monod, le magnifique patriarche, amoureux du désert. Malgré son grand âge (plus de 90 ans) et sa cécité, le célèbre savant avait tenu à dire adieu à son compagnon de lutte.
Dans un petit livre récent "Révérence à la vie" (Grasset), Théodore Monod évoque Mouna : "C'était un prophète... J'aimais beaucoup Mouna. Je me souviens que nous avions passé plusieurs heures dans la cage grillagée d'un commissariat de police de la rue de Thorel à la suite d’une manifestation, sur les grands boulevards en faveur des objecteurs de conscience.
Nous nous étions attachés, avec de la ficelle et nous avons donc été ramassés ensemble !...
Mouna avait une petite trompette et portait un insigne de non-violent fabriqué par mon fils Ambroise. J'ai pris la parole pour rappeler ce que nous devions à ce personnage". Nous étions en pleine guerre du Kosovo. Théodore Monod a parlé d'espoir, de paix, de fraternité, de non-violence.
L'employé des pompes funèbres, un peu désorienté, a proposé à la famille de s'avancer d'abord. Mais de frère, cousins ou cousines, nenni !
Quelqu'un alors a lancé : "Nous sommes tous de la famille". Cette phrase a donné le signal. La petite foule s'est engouffrée par les portes grandes ouvertes du salon du crématorium. Pas pour longtemps. Que faisait-on dans ce lieu austère et solennel ? Dehors, ça parlait, ça chantait surtout. Impossible de résister à l'appel. Ce fut la ruée vers la sortie. Pendant deux heures, le temps de l'incinération, nous avons, rassemblés derrière le drapeau rouge et noir du groupe "Jolie Môme", repris en chœur les chansons populaires et fraternelles si chères au coeur de Mouna qui, avec son orgue de Barbarie, les gueulait comme autant de manifestes. Nous avons chanté et rechanté sans cesse "Quand les hommes vivront d'amour", "La Marseillaise" du pacifiste utopiste.
Deux heures plus tard, Mouna était dans la boite. Le maître des cérémonies nous a conseillé de jeter l'urne discrètement, la dispersion des cendres étant interdite sur la voie publique, d'y aller à deux ou trois, en clandestins presque.
Discrétion et aguiguisme n'ont jamais fait bon ménage. La consigne s'est répandue comme une traînée de poudre : Tous au pont de Bercy. Nous partîmes cinq, nous arrivâmes une centaine. Drapeau anar, chants révolutionnaires, communards, soixante-huitards, accordéons et orgues de Barbarie, vélos fleuris... Ne manquait que la maréchaussée pour que tout soit comme avant. Mais celle-ci, sincèrement émue au passage du cortège, nous l'avions constaté, a laissé Mouna s'immerger en paix.
À dix huit heures, Gérard Durand, l'ami fidèle, le Sancho Pança du Don Quichotte, jetait l'urne aux poissons. Tout a fini par une chanson.
"Je préfère le vin d'ici à l'eau-delà", disait Mouna.
Buvons à sa santé.
Anne Gallois (22 mars 2000)

Photo © Christophe Filliette